jeudi 7 juillet 2011

Coexister pour seul et unique « fonds de commerce » Par Lotfi Aïssa




Les Tunisiens n’ont surement pas le droit de s’arrêter en si bon chemin. C’est leur responsabilité morale envers leur pays, et ils doivent scrupuleusement l’honorer. Voilà ce que chacun de nous devrait opposer aux agissements des fouteurs de trouble, aux réactions épidermiques et à la cacophonie de leurs compères, opportunistes notoires et révolutionnaires de la dernière heure toutes catégories confondus.
L’acte révolutionnaire engendré, une agitation bien orchestrée autour du premier amendement de la constitution seul « fond de commerce » des politicards endurcis ou des enjeux identitaires, chers aux fondamentalistes comme aux défenseurs d’un héritage sociétal sécularisé, allait imprégner le paysage politique légitimant une confrontation ouverte cherchant sciemment à déjouer toutes les « feuilles de route » qui ne leur garantissent pas une position privilégiée dans la ruée vers la représentativité politique.
Il fut un temps ou ce genre de débat faisant mine de virer vers une forme saugrenue de violence ou vers une anarchie hypothéquant la bonne marche des institutions républicaines, nous a obligé à donner raison - non sans grande déception d’ailleurs- aux défenseurs d’un régime autoritariste et exclusiviste digne d’une république bananière. Nous connaissons aujourd’hui le prix que nous avons consenti à payer pour s’émanciper de notre lâcheté collective en l’occurrence un quart de siècle ou presque de chape de fer.
Ceux qui nous invitent aujourd’hui, et à juste titre d’ailleurs, à nous indigner contre les agissements dénuer de toute civilité d’une « horde de barbus » paressent oublier les enjeux politiques des marionnettistes attitrés d’un Etat encore policier qui continuent à croire qu’ils détiennent les ficelles leurs permettant de déjouer des situations par trop complexes, y compris la possibilité d’imposer leur propre façon de gouverner à une situation éminemment révolutionnaire !
Nous sommes tous des tunisiens et nous devrions jamais perdre de vue une telle évidence si nous voulons un jour réédifier une patrie en partage. Ce n’est surement pas en cherchant à nous disqualifier d’une telle identité et par des moyens qui prêtent à équivoque, que nous allons réussir à baliser le chemin qui nous mènera à acquérir enfin une citoyenneté qui parait aujourd’hui plus que jamais bien à notre porté.
Rachid Ghanouchi, Abdelfattah Mourou, Mohamed Talbi, Nedia Fenni, Jalila Baccar, Yadh Ben Achour, Beji Caid Essebsi, militants syndicalistes, agitateurs culturels, intervenants dans la société civile, travailleurs, chômeurs, analphabètes, étudiants hommes et femmes vivants dans le pays ou résidants à l’étranger sont tous les acteurs attitrés d’une nouvelle histoire écrite par tous les Tunisiens. Et même ceux qui n’arrivent pas à se reconnaître dans un tel statut ont eux aussi - et quoiqu’en disent les détracteurs – bien le droit de vivre avec les autres s’ils se garderont de ne point oublier que les lois qui régissent la vie publique ne souffre d’aucune exception et qu’ils sont les mêmes pour tous ceux qui ont accepté et accepterons de coexister ensemble toute en se réclamant de la même nationalité tunisienne.
C’est pour nous à ce prix et à nul autre que nous arriveront à nous prémunir contre une culture de l’excès, dont le discours débordant d’émotivité paraît mal caché une volonté consciente de manipulation. Etre vigilant ne veut pas dire jouer sur les amalgames ou tomber dans la dérive d’un militantisme béant croyant détenir à lui seul la vérité en affichant pour toute culture politique un exutoire progressiste gauchisant digne d’une annexe soviétique.
La Tunisie est en phase aujourd’hui d’écrire une nouvelle page de son histoire. Nous la voulons consensuelle et conflictuelle, progressiste et musulmane mondialiste et alternative, moderne et traditionnelle. Derrière nous doivent se situer les peurs, les appréhensions les soupçons qui donnent raison à ceux qui ont toujours cru que l’intransigeance, le despotisme et le fanatisme ont les pays d’Orient pour seule est unique patrie.
Un tunisien ne peut-il pas prétendre au progrès tout en s’identifiant à sa culture arabo-musulmane ? Ne peut-il s’arrimer à son passé antéislamique tout en affichant sa différence par rapport à la culture occidentale ? Ne gagne-t-il pas à préserver ses traditions locales tout en s’ouvrant sur toutes les cultures universelles? Voilà ce que nous devrions tous défendre, le reste est de l’ordre de la surenchère sur « fond de commerce » obsolète et hors saison.

dimanche 3 juillet 2011

الحب ضحكة غشير

Libre traduction en arabe dialectal inspirée d'une énième lecture de la Carmen de Georges Bizet.

 Version originelle:

"L'amour est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser
Et c'est bien en vain qu'on l'appelle
S'il lui convient de refuser

Rien n'y fait, menace ou prière
L'un parle bien l'autre se tait
Et c'est l'autre que je préfère
Il n'a rien dit mais il me plaît

L'amour (x4)

L'amour est enfant de bohème
Il n'a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m'aimes pas je t'aime
Et si je t'aime prends garde à toi
Prends garde à toi
Si tu ne m'aimes pas, si tu ne m'aimes pas je t'aime
Prends garde à toi
Mais si je t'aime, si je t'aime prends garde à toi

L'amour est enfant de bohème
Il n'a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m'aimes pas je t'aime
Et si je t'aime prends garde à toi
Prends garde à toi
Si tu ne m'aimes pas, si tu ne m'aimes pas je t'aime
Prends garde à toi
Mais si je t'aime, si je t'aime prends garde à toi

L'oiseau que tu croyais surprendre
Battit de l'aile et s'envola
L'amour est loin tu peux l'attendre
Tu ne l'attends plus il est là

Tout autour de toi vite vite
Il vient s'en va puis il revient
Tu crois le tenir, il t'évite
Tu crois l'éviter, il te tient

L'amour (x4)

L'amour est enfant de bohème
Il n'a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m'aimes pas je t'aime
Et si je t'aime prends garde à toi
Prends garde à toi
Si tu ne m'aimes pas, si tu ne m'aimes pas je t'aime
Prends garde à toi
Mais si je t'aime, si je t'aime prends garde à toi

L'amour est enfant de bohème
Il n'a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m'aimes pas je t'aime
Et si je t'aime prends garde à toi
Prends garde à toi
Si tu ne m'aimes pas, si tu ne m'aimes pas je t'aime
Prends garde à toi
Mais si je t'aime, si je t'aime prends garde à toi

 اقتباس حرّ أو ترجمة منقلبة على الأصل

الحب ضحكة غشير"
جنان وفاح نوارو
لا يفيد معاه تدبير
سلطان ما نفهم أسراروُ

الحب عصفور طاير في سماه
ما حد قادر يصيبه
ماذا تعذبنا في رجاه
لا يسخف ولا يسمع تنهيده
لا تعجبو نغرة لا رجاء
ولا يقبل عذر و لا مكيده
إلي بالصوت صداح وإلي ما لو لسان يماري
هاك إلي الخاطر رضاه
الفم ما انطق والعين هذبها حكالي
إذا قضى الهذب وانشب وفي الجاش إرشق نبله
ماذا في ابن آدم يصير مكحول يعجل بأجله

الحب ضحكة غشير
جنان وفاح نوارو
لا يفيد معاه تدبير
سلطان ما نفهم أسرارو
الطير اللي ما قدرت تصيد
فْرَدْ جناحو في السماء وعلاّ
والخلّ إلي عليك شرد
وانت في خيالو تستنى
ما عرفت إلّى فيه تْصُدْ
ضوالك في قلبو شمعة
يطلّع في أنفاسُو ويرد ثمّاشي ما يصادف نظرة
تحسب في كفّك خبيتو وهو في نيتو يهرب
وإليّ في بالك نسيتو منو ما فَمّه مهرب

الحب ضحكة غشير
جنان وفاح نوارو
لا يفيد معاه تدبير

"سلطان ما نفهم أسرارو

vendredi 1 juillet 2011


Alain Corbin par booksmag




Les sens saisis par l’historien
Alain Corbin Historien du sensible: Entretiens avec Gilles Heuré
La Découverte - Cahiers libres 2000 / 2.56 € - 16.79 ffr. / 200 pages
ISBN : 2-7071-3098-2
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Dans les années 1980, les éditeurs ont favorisé le genre autobiographique parmi les historiens français. Dans ces essais "d’ego-histoire", pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif paru chez Gallimard en 1987, les universitaires étaient invités à livrer leurs souvenirs sur leur carrière et sur leur métier d’enseignants et de chercheurs. Ce type d’écrit, utile pour comprendre sur le long terme l’évolution de l’université et de la recherche françaises, paraît aujourd’hui céder le pas à un autre genre, celui de l’entretien.

A la différence des mémoires et des souvenirs, qui laissent souvent la place à la reconstruction et à une cohérence a posteriori, l’entretien est guidé par le dialogue et parfois par la controverse entre deux points de vue. Après les éditions de Fallois, qui ont publié un livre d’entretiens entre Eric Mension-Rigau et Pierre Chaunu (Danse avec l’histoire, 1998), les éditions La Découverte, dont il faut souligner l’effort général de promotion d’ouvrages originaux dans le domaine des sciences sociales, ont ainsi permis à Gilles Heuré de publier ses entretiens avec Alain Corbin, professeur d’histoire à l’université Paris-I Sorbonne. Le livre, intitulé Historien du sensible, est à la fois une évocation de son parcours d’historien et une analyse passionnante des évolutions méthodologiques d’un certain type d’histoire depuis la fin des années 1960.

Alain Corbin, dont certains livres –le Miasme et la Jonquille, Aubier, 1982; le Village des cannibales, Aubier, 1991, et plus récemment, le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot, Sur les traces d’un inconnu (1798-1876), Flammarion, 1998– ont eu un écho bien au-delà du milieu des historiens, offre en effet la particularité d’avoir effectué le passage de l’histoire sociale labroussienne à une forme particulière d’histoire des mentalités. Sa thèse d’Etat sur le Limousin publiée en 1975, rééditée l’année dernière par les presses universitaires de Limoges, s’inscrivait dans la perspective d’une histoire socio-culturelle quantitative.

Alain Corbin a délaissé progressivement les analyses de courbes des prix et les indications statistiques pour une histoire socio-culturelle qualitative privilégiant l’analyse d’un événement ou d’un fait divers. En cela, depuis une vingtaine d’années, ses travaux se rapprochent de l’anthropologie ou de la sociologie comportementale. Mis à part le contenu propre de ces divers ouvrages auxquels on renverra le lecteur, il est tout à fait intéressant de pouvoir saisir, au travers de ce livre d’entretiens, les étapes qui ont amené à cette mutation, source de toute une série de travaux nouveaux chez un nombre grandissant d’historiens spécialistes d’histoire contemporaine.

Alain Corbin s’est ainsi intéressé après des travaux encore relativement classiques sur la prostitution, à des sujets aussi variés que l’histoire de la sensibilité, celle de la mesure du temps ou encore de la perception de l’espace. Assurément, il fallait à l’historien pour se lancer à la conquête de ces terres vierges, une nouvelle approche des archives et le souci de définir des outils méthodologiques nouveaux. Historien du sensible est à cet égard très éclairant pour comprendre comment l’historien procède dans son travail quotidien. Il affirme au passage la nécessité pour l’historien qui se penche sur la prostitution ou sur les rituels de violence de se tenir à l’écart de tout "dolorisme" : il n’est pas dans le rôle de l’historien de remplir une mission sociale ou civique de dénonciation des formes passées de violences symboliques ou réelles, mais seulement de les mettre au jour.

Dans cet ouvrage, on invitera le lecteur à s’attarder sur les pages évoquant l’approche particulière d’Alain Corbin à l’égard des sensibilités. Mis à part Robert Mandrou, qui, le premier, avait montré la primauté de l’ouïe et du toucher sur les autres sens et qui avait défini –en historien– la notion "d’équipement sensoriel" dans un magnifique ouvrage (Introduction à la France moderne 1500-1640, Albin Michel, "L’évolution de l’humanité", 1961), les historiens ne s’étaient pas intéressés à cet objet d’étude iconoclaste. Les travaux d’Alain Corbin montrent que les sens –la sensibilité d’un point de vue général–, de même que leur perception par la société, sont historiquement datés. Il propose alors de s’intéresser à l’évolution du "paysage sonore" ou du "paysage olfactif". Face à Gilles Heuré, il reconnaît que la France offre à l’historien du sensible un territoire extrêmement riche : "La France est une marqueterie du point de vue anthropologique". (p. 107).

En fin de compte, tout l’intérêt de l’oeuvre d’Alain Corbin est qu’il ne s’arrête pas à une présentation de l’évolution historique des sensibilités : il en présente les différents usages sociaux et notamment les tentatives de contrôles qui ont pesé sur elles. L’histoire des sensibilités rejoint ainsi les travaux initiés par Michel Foucault, sur les contrôles et les contraintes de la société à l’ère bourgeoise. Alain Corbin montre de façon indiscutable dans ce livre d’entretiens, si besoin en était, que l’histoire de la culture –y compris de la culture sensible– renvoie invariablement et nécessairement à l’histoire sociale.

lundi 27 juin 2011

Aux origines d’une antiquité tunisienne retrouvée : L’archéologie coloniale; Lotfi Aïssa


Aux origines d’une antiquité tunisienne retrouvée : L’archéologie coloniale
L’histoire coloniale de la Tunisie ou du moins plusieurs ponts de cette histoire restent à construire. Voilà ce que nous pouvons en déduire au regard des différentes lectures proposées par l’historiographie tunisienne contemporaine. D’aucun sait l’importance accordée à l’étude des différentes péripéties du mouvement national dans les enseignements réservés à l’histoire décernés aux élèves du secondaire et particulièrement aux futurs bacheliers, mais personne n’a posé la question de l’intérêt que peut recouvrir un éventuel retour sur l’engagement de la colonisation dans le projet de représentation cartographique de l’espace géographique tunisien ainsi que sur les procédés qu’elle a pu utiliser pour assigner à ce territoire une nouvelle identité rattachée à un passé oublié de son histoire antéislamique.

Les études universitaires spécialisées en histoire, et indépendamment du champ de recherche diversifié qu’elles ont pu investir, n’ont pas cru utile elles aussi de faire la lumière sur la dynamique introduite par les travaux de prospection et d’exploration du territoire de la Régence de Tunis effectués aussi bien au cours de l’ère précoloniale que pendant celle de la colonisation.

Ce n’est certes pas peu de chose que de prôner un retour sur une historiographie coloniale dont les écrits ont souffert de la partialité déconcertante de la majorité de leurs auteurs, mais toute volonté de comprendre l’indexation de la Tunisie à une antiquité occidentale inventée en Europe toute au plus au cours du XVIIIème siècle, ne peut faire l’économie d’un tel retour.

Avant d’élucider une telle énigme, tentant tout d’abord de donner une brève définition de ce que l’Occident entend aujourd’hui par antiquité.

Sur le plan politique l’antiquité inaugurerait le système de la polis de la « démocratie » de la « liberté » et de l’autorité de la loi. Economiquement parlant, l’antiquité est une période distinct, fondé sur l’esclavage, sur la redistribution, mais non sur le marché ou sur le commerce. Sur le plan de la communication, l’antiquité grecque, avec son langage indo-européen, a permis la mise en place de l’alphabet qu’une grande partie du monde occidental continue à utiliser aujourd’hui.

Les deux expériences grecque et romaine ont toujours représenté pour les défenseurs d’une séparation entre archaïsme et antiquité l’aube même de l’ « histoire » et cela à cause de l’adoption de l’écriture alphabétique.

L’un des premiers thèmes abordés par l’écriture grecque fut la guerre contre la Perse qui aboutit à cette distinction d’ordre qualitatif entre l’Europe et l’Asie dont nous ne cessons depuis de mesurer les conséquences sur l’histoire intellectuelle et politique. Sur le plan linguistique, l’Europe est devenue la patrie des « Aryens », c’est-à-dire de ceux qui parlaient les langues indo-européennes venues d’Asie. L’Asie occidentale accueillait en revanche les peuples parlant les langues sémitiques.

Voilà exprimé en quelques mots ce que l’Occident entend par « Antiquité ».

Mais pourquoi n’a-t-on pas appliqué ce concept à l’étude des autres civilisations comme celle du Proche-Orient de l’Inde ou de la Chine ? Eston fondé à exclure ainsi le reste du monde et en faire ainsi de la civilisation occidentale une exception ?

L’historiographie sur la recherche archéologique en Tunisie, est l’un des sujets le moins traité aussi bien par les spécialistes d’histoire et de civilisations antiques que par leur homologues contemporanéistes. En effet peu de travaux ont ciblé au cours des vingt dernières années un tel sujet. La raison est peut être à chercher dans l’excès de cloisonnement en terme de recherche entre différentes spécialités, archéologiques et historiques d’une part et historiennes spécialisées toutes périodes confondues de l’autre.

L’intérêt pour de telles recherches réside essentiellement dans l’éclairage qu’elles peuvent apportées quant au contexte spécifique de ce que nous ne dédaignerons pas de qualifier de bricolage littéraire facilitant l’indexation de l’histoire antéislamique de la Tunisie à une antiquité inventée par la modernité occidentale.

Dans l’esprit des instigateurs et des régisseurs de cette politique coloniale, engagés une compagne de prospection ou une fouille archéologique c’est avant tout contribuer à faire renaitre une Tunisie romaine ensevelie sous les décombre d’une islamisation et d’une arabisation conquérante.

Les traces qui permettent la reconstitution de cette présence latine en Afrique représentent à ne pas douter l’une des sources fondamentale d’inspiration pour le projet d’établissement et de colonisation française en Tunisie. L’on cherchait à mettre en exergue les gros monuments, indiquant le passé romano-chrétien de l’Afrique (théâtres, amphithéâtres, Forums, thermes, basilique, catacombes sépultures…etc.), mais aussi à œuvrer à restituer le tracé des anciennes voiries pour construire de nouveaux réseaux routiers, à se réapproprier le génie romain rattaché aux travaux hydrauliques dans le but de réussir une colonisation agricole rentable, rappelant l’opulence de l’Afrique romaine d’antan.

Aventuriers, prospecteurs, militaires, ecclésiastiques, administrateurs, architectes et comparses paraissent complètement acquis à une « archéologie appliquée », retenant la leçon de jadis pour réaliser les objectifs de naguère. On prônait avec insistance de restaurer les ouvrages hydrauliques romains, pour permettre aux nouveaux colons français de s’installer aux endroits ou il était possible de réutiliser les procédés romains dans l’extraction de l’eau de sources et des rivières. On appelait les colons à pratiquer l’arboriculture dans les plaines du littoral tunisien, arguant que les romains avaient jadis su faire de ce pays un immense verger et une forêt d’arbres fruitiers. Les centaines d’établissements agricoles, fermes, moulin à huile et à blé, qui parsemaient la compagne disposaient de citernes, de puits et de canalisations permettant de propager l’eau sur toute l’étendue de leur exploitations.

Les tendances des ecclésiastiques à travers cette entreprise de restauration du passé antique de la Tunisie passaient forcement par la résurrection de la Carthage chrétienne. On se souvient de la cession vers 1830 par le Bey Hussein (1824 – 1835) d’un terrain à Carthage au profit des autorités consulaires françaises pour la construction d’un monument commémorant la mort de Louis XI ou « Saint Louis ». La glorieuse église de Carthage prendra son essor plus tard de cette particule de terrain sous l’égide du Cardinal Lavigerie, qui allait se servir des vestiges romains qui peuplent le pays pour légitimer la conquête française. Un mois après l’établissement du protectorat le saint siège charge le même Cardinal d’une mission de « résurrection de la Tunisie Chrétienne », sa réussite impliqua l’obtention de la Tunisie du titre d’archidiocèse de Carthage puis de métropole de l’Afrique, couvrant ainsi en 1930 et à l’amphithéâtre romain de Carthage le trentième congrès eucharistique international.

Malgré la diversité des mobiles et objectifs spécifiques des ces explorateurs la perspective générale est la même, elle vise la renaissance et la restauration du passé antique de la Tunisie comme il était à l’époque romaine. Il est donc clair que l’évocation de l’archéologie et des enjeux de la reconnaissance archéologique et épigraphique de la Tunisie nous impose d’examiner de plus près l’idéologie, les présupposés et l’intérêt que requiert de telles pratiques. L’alliance intime entre archéologie et colonisation illustre parfaitement la règle de conduite respectée pendant un siècle et qui consiste à mettre l’archéologie au service de la colonisation.

Tout au long de la période précoloniale les missions archéologiques françaises menées en Tunisie, ont contribué largement à préparer le pays à la colonisation, alors que dés l’établissement du protectorat les pratiques de représentations cartographiques, de l’archéologie et de l’épigraphie ont bien affermi la mise sous tutelle occidentale de la Tunisie. C’est là peut être ou on devrait saluer une initiative peu connu entreprise par des jeunes nationalistes tunisiens et pas des moindres (Habib Bourguiba, Bahi Ladghem, et Taieb Mhiri…) de répertorier et d’étudier, dans le cadre de l’association des anciens élèves du collège Sadiki, les épitaphes arabes du cimetière d’al-Gorgâni, projet bloqué par les autorités coloniales et repris bien plus tard par le regretté Mostafa Zbiss.

D’un autre côté la colonisation parait aussi profitable au développement de la prospection archéologique et à l’appropriation des techniques de représentation cartographique. C’est dans le cadre de la colonisation qu’il fondé des « institutions-relais » permettant d’initier la recherche cartographique, archéologique et épigraphique. (Service des Antiquités et des Arts pendant de l’INAA et actuel INP pour restaurer, sauvegarder et conserver les objets d’antiquité et Service topographique pour établir les cartes d’état-major).

Si on ne doit pas perdre de vue les dégâts causés au patrimoine tunisien durant toute l’époque coloniale par le réemploi abusif des matériaux ou de la « pierre antique » ainsi que par le transfert des documents archéologiques et objets d’art vers les musées français, contribuant de la sorte à enrichir leurs collections (mosaïques, stèles votives, sarcophages, inscriptions vases de vers, statuts en marbre…etc.), force est de souligner l’importance de lever les tabous sur cette période délicate de notre histoire ou une nette volonté de faire table rase avec les liens qui nous unissent aux civilisations africaines et moyennes orientales n’ a pas empêché -quoi qu’en disent les détracteurs- de rendre possible -même a travers la lucarne réductrice de l’héritage romano-chrétien- une profonde et salutaire réhabilitation du passé antéislamique de la Tunisie.

vendredi 24 juin 2011

Le Dormeur éveillé, J.-B. Pontalis



Présentation

Comment parvenir à ce que l'oeil écoute, que toucher et goûter ne soient qu'un, qu'un style soit ma voix et que cette voix soit aussi la vôtre qui ne lui ressemble en rien, qu'elle soit celle "des ondes et des bois" "
Le tableau de Piero della Francesca, Le songe de Constantin, qui se trouve à San Francesco d'Arezzo, ouvre le livre et lui donne son mouvement. La figure du " dormeur éveillé " au premier plan du tableau, cet homme assis, au visage mélancolique, la tête légèrement penchée et appuyée sur sa main, qui garde le sommeil de l'empereur Constantin, sera la figure-clef de J-B Pontalis. Il est son double, son complice. Lui, le veilleur, le guetteur, le gardien des rêves. Lui, l'homme à la pensée rêvante. L'enfant, mais aussi le jeune homme, puis le philosophe, l'analyste, l'écrivain.
L'écriture et la pensée de JB Pontalis se développent à partir de différents motifs : une carte postale dans une bibliothèque, une conversation avec un ancien ami retrouvé par hasard, la mémoire d'un instant d'enfance, un mot qu'on avait mal compris à l'école qui devient rétrospectivement limpide, la mort brutale du père, le lien tourmenté avec le frère, l'amour d'un paysage, le plaisir d'une lecture, la découverte d'un peintre, la fidélité à une maison…
L'enfant au regard perdu vient guider l'écoute et le silence du psychanalyste. Il l'accompagne, il est toujours présent.
Il y a dans ce livre un élan et une douceur, une façon de questionner le réel et de l'aimer, de ne pas le séparer du rêve. De dire qu'il faudrait apprendre à se séparer de soi pour garder " le désir d'avancer, d'aller toujours au devant de ce qui, n'étant pas soi, a des chances d'être à venir. " Quelque chose ici demeure, persiste, ne renonce jamais. Quelque chose qui donne envie, qui accueille le langage comme s'il était toujours neuf, comme s'il apparaissait lui aussi sous la forme d'un rêve et qu'il nous étonnait.
Poème de la mémoire, pudeur du récit, plaisir du conteur, tout cela à la fois est contenu dans ce livre dont le nom fait malicieusement signe à l'une des Mille et une nuits, la trentième dit-on.

Rendre visite à sa mémoire pour qu'elle ne nous oublie pas ? Ce serait finalement peut-être cela le secret du "dormeur éveillé". Des mots, des images, des traits, tout plutôt que le cri surgi de la détresse et de l'effroi, ce cri d'un enfant perdu que personne au monde n'entend, nous dit J.B. Pontalis.

Source : http://www.mercuredefrance.fr/titres/Dormeureveille.htm