jeudi 24 janvier 2013

Légende dorée









Ni Hassân Ibn an-Nou'mân commandant des armées arabes, vainqueur des berbères et des byzantins au VII e siècle, ni Abdullah ibn al-Habhâb gouverneur de l’Ifriqiya et constructeur de la mosquée  az-Zaytouna, ne sont pris en ligne de compte dans ce genre de bricolages. Ce qui est à l’honneur au contraire, se sont des simples lieux de vie, des quartiers jadis anodins et qui prennent soudain une grande valeur, leur histoire étant mêlée à une ou à plusieurs trajectoires de vie chargée de mémoire symbolique  de "saints qui font les villes" [1]. Ce genre de littérature écrite pour sacraliser un lieu, pour décrire ou  célébrer un espace ne peut se dissocier de celle hautement symbolique  de son patron ou maître du lieu. 
Tel est le cas de cet opuscule qui a retenu notre attention, Il s’agit d’une œuvre compilée à l’ultime fin du XIX e siècle par un scribouillard méconnu appelé Mohammed bin al-Ghali as-Sahli. L’auteur a rassemblé ses informations en puisant dans plusieurs œuvres écrites par des hagiographes de renom de l’époque médiévale tels que Ibrahim al-Hantati rejeton de l'aristocratie almohade, Abu al-Qasim al- Hawwari (m - 1270) hagiographe attitré d’Abou Said al-Baji ou  encore Abu al-Qasim as-Sabbagh (m -1319) auteur lui aussi d’une œuvre hagiographique majeure consacré à Abu al-Hassan as-Shadûli.
Dédié aux quarante compagnons de Shadûli  inhumés dans les quartiers de la ville de Tunis entre la fin du XIII e et le début du XIV e siècle, ce manuscrit se compose de légendes dorées restituant, dans un métalangage consacré, une vision populaire sacralisant des lieux situés dans la partie intra-muros de la ville ou dans sa banlieue. Le texte s’intitule « Prodiges de la grotte (de Shadûli) et de son sanctuaire ». [2]
A défaut de reproduire toute la version manuscrite de cette compilation, limitons nous à traduire quelques extraits qui nous ont paru représentatifs, le travail d’interprétation paraît incapable à lui seul de permettre un vrai partage de la charge émotionnelle que procure la lecture intégrale du texte dans sa langue originelle.
" ... حدثني الشيخ...حسن السيجومي [ت 1266] قال رأيت الشيخ الغوث القطب أبي محفوظ محرز بن خلف بن عبد الرحمان بن أبي بكر الصديق رضي الله عنه في جامع الصفصافـ[ة] وهو يقول: بالله لا تتركوا زيارة هذا الجامع سلسلة الأولياء، ما من وليّ لله إلاّ وله قدم وزيارة لهذا الجامع، فإنه كندرة الأولياء في كل وقت."
 …le sheikh Hassan Sijoumi (m  -1266) a raconté qu’il a vu dans  son rêve le grand maître, le qûtb, Abi Mahfoudh Mahriz Ibn Khalaf  Ibn Abderrahman Ibn Abi Bakr as-Siddiq, que Dieu soit satisfait de lui, à la mosquée du peuplier (prés du mont du « Sharaf » dans les quartiers sud-ouest de la ville de Tunis), qui disait n’abandonnez jamais la visite de cette mosquée, véritable chaîne de sainteté ; il n’y a pas de saint authentique qui ne l’a pas visité, c’est un haut lieu de rattachement des saints à n’importe quel instant.»
" ... وحدثني الأجل سيدي أبو العباس أحمد الحبيبي رحمه الله قال: سمعت سيدي علي القرجاني ... يوصي أصحابه على هذا الجامع ويقول: أكثروا من الدعاء فيه فانه مقبول. وحدثني الشيخ الأجل سيدي عبد الوهاب رحمه الله أنه قال: جامع الصفصافة كندرة الدعاء ما رأيت قط وليّا إلاّ وهو يدل على زيارته، حتى أنه دفن حوله أربعمائة ولي شهيد." 
… le prestigieux cheikh Sidi Abu al-Abbas Ahmed al-Habibi, que Dieu bénisse son âme, a rapporté qu’il a écouté Sidi Alî al-Gorjani … conseiller ses disciples de se rendre souvent à la dite mosquée et les inciter à se prosterner dans son enceinte pour prier Dieu et lui demander pardon. Toute prière est recomposée dans ce haut lieu de sainteté, n’a-t-on pas écouté le prestigieux cheikh Sidi Abdelwahab, que Dieu bénisse son âme, dire que la mosquée du peuplier et un haut lieu de prière et qu’il n’a jamais vu de saint qui n'incitait pas ces compagnons à s’y rendre pour visiter ce haut lieu qui renferment les  sépultures  de 400 saints morts en martyrs.»
"...وحدثني الشيخ الأجل سيدي سعدون الأسمر [ت – 1258 ]  قال حدثني سيدي علي القرجاني رحمه الله أن الشيخ سيدي محرز يأتي بالجلاز زائرا بعد صلاة العشاء ليلة الجمعة إلى ثلاثة أماكن جامع الصفصافة وخلوة المركاض وخلوته [الـ]متصلة بكعب السور."
…le prestigieux cheikh Sidi Saadoun Lasmar … (m - 1258) a rapporté qu’il a écouté Sidi Alî el-Gorjani que Dieu bénisse son âme, dire que le cheikh Muhriz rendait visite chaque vendredi après la prière de la nuit à trois lieux sacrés situés dans le quartier du Djallaz : La mosquée du peuplier, son isoloir du Mourkadh ainsi que son isoloir rattaché à l’enceinte de la ville.[3]»
"...وحدثني الشيخ الأجل سيدي عبد الله الهاشمي رحمه الله تعالى قال: كنت ذات يوم جالسا في الشرف أترحم الأموات إذ أقبل عليّ رجل من الأولياء فقلت له [من أين أتيت] قال: من جبل مراكش أتيت زائرا جبل الجلاز والشرف والخلوة المحرزية لأن الدعاء فيها مستجاب."  
….Le prestigieux cheikh Sidi Abdallah al-Hachimi que Dieu  bénisse son âme  a rapporté, qu’un jour ou il est allé dans le haut quartier du Sharaf près de l’endroit ou se trouve le cimetière d'al-Gorjani pour se recueillir sur les tombes des morts, un ascète s’était approché de lui pour lui dire qu’il s'est déplacé du mont de Marrakech pour rendre visite au Djalaz, au Sharaf et à l’isoloir du saint Sidi Muhriz parce que toutes les prières dites dans ces trois lieux sont  exaucées. »
"...وحدثني الشيخ الأجل سيدي أبو القاسم الدبّاغ [ ت – 1258 ] رحمه الله قال حكى لي والدي...أن أربعة أماكن بتونس يقصدهم السيد الخضر عليه السلام كل يوم: جامع الزيتونة، ومسجد الصفصافة، وشرف المركاض، وجبل الجلاز."   
…Le prestigieux cheikh Sidi Abu-al-Qasim ad-Dabbagh (m 1258), que Dieu bénisse son âme, m'a rapporté que son père lui a raconté que chaque jour le Khidhir, que la paix soit sur lui, rend visite à quatre lieux situés dans la ville de Tunis : la mosquée az-Zaytouna, la mosquée du peuplier, le cimetière du Mourkadh et celui du mont du Djalaz.»
"... وحدثني سيدي تاج الدين الوفاء قال: وجبل زغوان مبيت السائحين، وجبل إشكل مقبل الزاهدين، وجبل المنارة مسكن العابدين، وجبل البكاء ثمرة المعتقدين، ومسجد الصفصافة كندرة الصالحين، وخلوة سيدي محرز حاكم الزائرين، وشرف المركاض ركن للزائر في كل وقت وحين وبالله التوفيق."
…le cheikh Sidi Taj-eddine al-Wafa m'a raconté que le mont de Zaghouan  est le dortoir des saints errants, le mont Echkel, la destination des ascètes, le mont du phare, lieu de résidence des adorateurs de Dieu, le mont des pleurs, fruit des croyants, la mosquée du peuplier, lieu de rencontre des saints, l’isoloir de sidi Muhriz, est le capteur des  visiteurs et le mont du Sharaf al- Mourkadh, le lieu de pèlerinage à n’importe quel instant de la journée…Puisse Dieu guider nos pas dans le bon chemin.
"... وقال سيدي محمد الخياط وقفت على رأس الجبل [ ويقصد الجلاز طبعا] أنا وسيدي أبي الحسن الشاذلي...فقال لي: يا خياط سرّ تونس حلة مفصّلة وخياطتها المقام وهو مقام الجلاز الفوقي، وطوقها المغارة، وصدرها محرز بن خلف، وعمامتها الجلاز والشرف، وبرمتها السلسلة، [ ويقصد مقبرة السلسلة القديمة بين بابي بنات والمنارة ] وصدغها رادس، وعطفها جامع الصفصافة، وفصّالها سيدي أبو سعيد الباجي، وجلاّسها زغوان، وختامها شكلي، كمالها المغارة ولابسها فقير عارف شاذلي."  
…Sidi Mohammed el-Khayyat m'a rapporté qu’il s’est arrêté en compagnie de Sidi Abu-al-Hassan es-Shadûli au sommet du mont du Djalaz, celui-ci lui a confié :  Hé Khayyat[4] sais-tu que le vrai secret de la ville de Tunis c’est le fait qu'elle est comme un coupon de tissu, sa couture est le sanctuaire du mont du Djallaz, son collier est la grotte (de Sidi Belhassan), son décolleté est le mausolée de Sidi Muhrez, son turban est le  Djallaz et le Sharaf, son ourlet est le cimetière d’al- Silsila  (au croisement des deux quartiers de Bâb Bnât et de Bâb Mnâra). A l’arrière de son cou se situ la ville de Rades, prés de sa tempe se trouve la mosquée du peuplier. Son modéliste est Sidi Abu-Said al-Bâji, s’assoit tout près d’elle le mont de Zaghouan, l’île de Chikli (dans le lac de Tunis) met fin à son territoire, et son accomplissement sera pour l’éternité le sanctuaire de la grotte du Djallaz. Cet accoutrement est porté par un vrai ascète, un fin connaisseur appartenant à la confrérie des shadûli.».

Il est claire a la lecture de ces extraits que l'auteur s’est donné pour objectif de mettre en exergue le statut  exceptionnel de plusieurs hauts lieux de culte situés dans les quartiers intra-muros de la ville, de ses faubourgs et de sa proche banlieue. L’importance patrimoniale de ces lieux ne tourne forcément pas au tour d’un savoir faire architectural où les performances s’inspirant de différents styles artistiques s’érigent en école, mais la contingence historique qui a contribué à les insérer dans le déroulement de l’histoire de la ville, s’est vu en quelque sorte hypertrophiée par une raison mythique donnant libre cours à une religiosité émotive, peuplée de fantasmes et de prodiges correspondant à l’horizon mental du commun des mortels.
Il n’entre pas dans notre propos de faire le procès de cette raison ou de prendre sa défense. Le fait qu'elle évacue des données ou des éléments objectifs de l’histoire n’est pas une preuve de l'invalidité de son discours, la geste tribale juxtapose dans une scénographie parfaite réalité et mensonge, l’historien en fait de même malgré toutes ses précautions  méthodologiques. 
Une telle mémoire patrimoniale propose une lecture basée sur un perpétuel « bricolage » des moments référentiels ou fondateurs. Le récit proposé se met au service d’une identité travestie ou la réalité historique s’accommode, tantôt volontiers tant tôt à son corps défendant, aux mensonges pour permettre au groupe de partager un ensemble d’idéaux sur un espace de vie en partage.
L'important c'est de pouvoir identifier de tels moments dits fondateurs dans l’histoire de la ville et de déterminer comment un tel capital symbolique s’est-il greffé sur une réalité historique pour doter l’espace profane d’une sacralité en perpétuelle changement.
La mémoire spatiale populaire bercée dans l’invraisemblable chevauche constamment celle proposée par l’historien, toutes les deux rassemblent des espaces et des hommes les font revivre, les incitent à témoigner pour que nos agissements ainsi que notre devenir de tunisiens sédentaires aspirons à un idéal citadin produise du sens et se dote d'une mémoire collective.



[1] Elboudrari (Hassan), « Quand Les Saints font les villes : lecture anthropologique de la pratique sociale d’un saint marocain du XVII e siècle », dans Annales Economies Sociétés et Civilisations, mai – juin 1985, p., 489 – 508.
[2] Sahli (Mohammed al-Gali), Manaqib al-maghâra wal maqâm, fond des manuscrits de la Bibliothèque Nationale de Tunis, n°413. 
[3] Situé selon Mohamed Belkhouja, dans ses « Maalim at-Tawhid fi al-Qadîm wal jadid»  repris en cela par Abdelaziz Doulatli, dans le quartier de Bab al-Jadid.
[4] Il ne faut pas perdre de vue que le nom de Khayyat indique la profession de tailleur aussi, cf. P.Sebag,  Les noms des Juifs de Tunisie, origines et significations, L’Harmattan, 2002, p. 93.



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