samedi 18 avril 2015

L’après révolution en Tunisie


















Pour comprendre ce qui s’est passé en Tunisie après la révolution du 14 janvier 2011, on propose de faire un retour, assez significatif au demeurant, sur la définition de Jürgen Habermas à propos de l’espace public, comme étant « l’ensemble des personnes privés qui font appel à la raison publique pour discuter des affaires de la société ». Une telle définition dont l’encrage social se réfère aux sociétés occidentales bourgeoises, pose en dehors de ses espaces originels deux problèmes :
Celui des spécificités de l’individu. Les personnes égaux, qui ont les mêmes devoirs et les mêmes droits et qui participent à la vie politique, intériorisent parfaitement leur statut de citoyen, qui leur défend (du moins théoriquement) de penser prioritairement à leurs encrages familiaux ou locaux. Une telle posture ne peut, aucunement, être celle des sociétés arabes après les changements survenus depuis quelques années.
Le deuxième problème est celui de la difficulté, même dans les sociétés démocratiques, de définir avec exactitude les sens que requière l’idée d’intérêt général ? Habermas a été d’ailleurs, très critiqué sur ce point puisqu’il est resté fidele à ses convections rationalistes et à son appartenance à l’école de Francfort et aux traditions marxistes. C’est que le rationalisme parait incapable aujourd’hui d’expliquer ce que nous sommes entrain de vivre. Les émotions, les peurs, les angoisses, les appréhensions, les perceptions et les représentations, prennent une place considérable dans l’explication des changements qui sont entrain de refaçonner l’espace public.
Mais au-delà de ces observations, qui traduisent les limites méthodologiques et paradigmatiques d’une telle définition, la société tunisienne postrévolutionnaire se caractérise par la multiplicité des espaces publics. En effet trois espaces au moins, se prêtent à une analyse pointue dans le paysage civil et politique tunisien.
L’espace public nationaliste
L’espace public islamiste
L’espace public constitutionaliste, représenté par les juristes et les spécialistes en droit ainsi que les militants pour les droits de l’homme.   
De tels espaces ne refusent pas d’entrer dans un dialogue et même d’afficher une certaine solidarité, à l’instar de ce qui s’est passé au cours de l’été 2014 à la place du Bardo. Après l’assassinat du député du front populaire Mohamed Brahmi le jour de la fête de la république et l’ajournement des travaux de la constituante. Il y a eu comme un élan qui a poussé les sitineurs à se rassembler pour partager le repas de rupture de jeûne et engager des longues discussions, donnant à voir les points d’accords et de désaccords, les taquineries mutuelles, la capacité à accepter l’adversité contradictoire, les émotions voir parfois des comportements fusionnels ! Ce qui implique que le rationnel est incapable d’expliquer à lui seul de tels comportements, qui sont en rapport avec la complexité du domaine de l’affectif et des émotions.
Ce n’est aucunement pas, une forme de résurgence du modèle inhérent aux sociétés traditionnelles maghrébines, ou les mécanismes de sociabilité se manifestaient jadis, à travers le repas rituel de la Zarda. Il s’agit là d’un phénomène inédit qui donne à réfléchir sur d’autres dimensions qui sont en rapport direct avec les émotions et les sensibilités. Cette situation est celle aussi du monde de l’information et des institutions, ou le débat n’occulte aucunement les différents qui sont exprimés d’une  manière implicite ou explicite.
Un autre aspect qui peut contribuer à mieux apprécier les transformations actuelles de la société tunisienne, est celui de la forte implication de l’imaginaire social et politique. Nous risquons de porter un regard très partial sur ce qui s’est passé en Tunisie, si nous ne faisons pas intervenir dans notre explication l’influence des dimensions imaginaires. C’est que l’instant révolutionnaire s’est exprimé dans la réalité d’une manière  imprévue, le renversement du régime dictatorial de Ben Ali s’est fait en moins d’un mois (du 17 décembre 2010 au 14 janvier 2011), le soulèvement populaire et les émeutes déclenchées dans plusieurs régions de la Tunisie n’ont pas été préparées à l’avance.
On est incapable de comprendre ce qui s’est passé exactement, sans se référer au paradigme de l’imaginaire instituant et institué tel que il a été défini par le philosophe Cornelius Castoriadis qui l’a rattaché à tous qui permet aux individus de résister collectivement, en intégrant dans leur appartenance à une nation souveraine, toutes les autres formes traditionnelles d’appartenance (région tribu, ethnie, famille…etc.)
L’espace publique tunisien institutionnalisé comporte un certain nombre de cadres imaginaires. L’un d’eux est représenté par ceux qui ont gagné les élections du 23 octobre 2011 et qui ont défendu un imaginaire dont la principale référence est l’identité musulmane et ou l’idée de la oumma, ou communauté prime sur celle de la patrie qui ne peut être défini en dehors de l’espace référentiel arabo-musulman.
Ces gens mués dans des partis politiques sécularisés, et après avoir gagné haut la main les premières élections démocratiques en Tunisie, ont entamé -et c’est là leur droit- l’écriture d’une nouvelle constitution pour le pays. Ils croyaient que la voie était libre devant eux, les résultats réalisés par les partis de l’opposition étaient insignifiants et franchement humiliants. Seulement les gens du « zéro virgule » comme on se complaisait à les appeler (appellation se référant elle aussi à un certain imaginaire), ont su organiser la résistance qui s’est traduite par la création d’un parti politique de masse appelée « Nida Tounès ou appel de  la patrie tunisienne » et dont l’encrage identitaire, s’est attelé à ressusciter l’image du leader nationaliste Bourguiba et à revendiquer, à travers une compagne de communication sans précédant, l’appartenance à son héritage.
Ces deux partenaires politiques, islamistes et nationalistes, ont réussi à réaliser ce que le sociologue tunisien Abdelkader Zghal a qualifié de «compromis historique», transparaissant à travers les articles de la nouvelle constitution, c'est-à-dire celle du 26 janvier 2014. Et qu’un éminent juriste tunisien qualifia de son coté de « compromis entre Etat séculier et Etat théocratique ». Ce compromis doit-être compris comme un bricolage reflétant un équilibre inédit qui nous ramène à l’exercice du pouvoir par le parti islamiste Ennahdha, qui au-delà de sa suprématie politique n’a pas réussi à s’imposer à la société tunisienne, ni culturellement et encore moins idéologiquement.
L’imaginaire nationaliste a su garder une primauté sans partage sur l’administration, compte tenu du manque de cadres qualifiés appartenant aux islamistes, qui n’avaient aucune expérience pratique de la façon dont sont gérées les affaires de l’Etat. Nonobstant, il serait inconséquent de ne pas suffisamment insister sur le fait qu’un tel bricolage ou compromis, n’aurait pas pu probablement vu le jour, en dehors de la multiplicité des espaces publics et des cadres imaginaires sociaux politiques également.
L’idée de compromis, n’est nullement dénuée de fragilité, les deux imaginaires évoquées (nationaliste et islamiste), sont élitistes et ne couvrent, dans la réalité sociologique tunisienne actuelle, qu’une frange infime de la société. Les milieux populaires, pour éviter d’évoquer les deux notions de peuple ou de masse, regroupent ce que Michel de Certeau a appelé « les citoyens ordinaires ». Les attentes de ces citoyens sont loin d’embrasser la question de la liberté de conscience par exemple, ou son inscription dans la nouvelle constitution, la majorité d’entre eux ont constamment défendu leur appartenance à la communauté musulmane. Ce qu’ils attendent, par-dessus tout, c’est une amélioration concrète substantielle de leur conditions de vie, c’est de pouvoir vivre correctement, subvenir à leurs multiples besoins, avoir un logement décent, avoir un niveau de vie qui leur permet d’éduquer leur progénitures. Polémiquer autour de l’écriture de la constitution suscite moins leur intérêt. Et c’est peut-être là ou se situe le talon d’Achille des spécialistes de droit, qui représentent les initiateurs attitrés du troisième espace public de la Tunisie postrévolutionnaire.
En effet, les prometteurs du droit n’arrivent pas à saisir la meilleure façon de traiter avec ce qui se passe dans les régions frontalières du sud-est (à Benguerden et à Dhhiba), ou les habitants ne défendent pas, dans les faits, l’exercice de la loi et préfèrent vivre de l’argent de la contrebande et du commerce parallèle. Les réseaux occultes sont partout et permettent de contourner toutes les restrictions mises à œuvre par le législateur. C’est comme si le tunisien préfère passer toute sa journée au café, tout en tenant à gagner le maximum d’argent sans fournir aucun effort en contre partie. Les incivilités sont partout. Le langage des tunisiens est énormément épissé, avec une propension astronomique à utiliser des gros mots dans les échanges de tous les jours, et cela va du président de la république au gardien du parking des voitures.
Au lieu de parler de société civile, les juristes gagneraient énormément à orienter le débat vers toutes les formes d’incivilité commises au quotidien. La société parait aujourd’hui, totalement désarticuler à un point ou les gens paressent regretter le temps sacrifié à assumer avec abnégation leur responsabilité ! C’est comme si l’événement  révolutionnaire avait donné naissance à une société incivile, ou les gens ne respectent pas les codes de la vie commune, celui de la route, comme celui de payer leurs impôts. Ils font tous pour se dérober de leur responsabilité et ne se gênent pas, outre mesure, d’insulter autrui voir de l’offenser gratuitement. C’est qu’ils savent en définitif que personne ne va les rappeler à l’ordre ou mettre un terme à leur comportement aberrant ni à leur propos disproportionnés.
Les magazines électroniques qui envahissent l’espace médiatique tunisien, rapportent quotidiennement des faits divers qu’on ne pouvait imaginer quelques années auparavant, tel ce gardien d’école élémentaire à Omlaraès dans le gouvernorat de Gafsa au sud-ouest de la Tunisie qui, pour inscrire sa femme au registre des travaux publics, entama une grève et interdit aux écoliers et à leur professeurs l’accès à l’école pendant près de dix jours !
Les trois espaces publics ne peuvent prétendre se soumettre aux mêmes imaginaires, certes il y a eu entente ou compromis entre les deux imaginaires islamiste et nationaliste, mais l’histoire précoloniale porte encore les stigmates de l’abrogation en 1864 de la constitution de 1861. Un tel détour par l’histoire devrait alerter la vigilance des tunisiens quant à une éventuelle mise en sourdine de la nouvelle constitution ou à la promulgation d’un moratoire sur quelque uns de ses articles.
Au fait, ce qui s’est passé en Tunisie ne revient forcement pas aux spécificités du contexte local. Sa portée ou son échelle nous édifie sur les conséquences d’une globalisation dont le rythme d’évolution fut  qualifié par Habermas de discontinuité aléatoire. En suivant bien le phénomène des soulèvements et des émeutes déclenchés depuis trois ou quatre décennies et qui a connu une accélération au cours des dix dernières années et un peu partout dans le monde, les chercheurs commencent à se rendre à l’évidence que les mécanismes sont strictement les mêmes.
Souvent, c’est une bavure policière se soldant par le décès d’un manifestant, qui met le feu à la mèche, du coup la machine se lance d’une manière impromptue, comme s’il s’agissait d’un feu de poudrière. Ce qu’il faut retenir dans tout ça, c’est avant toute autre chose, l’imaginaire du soulèvement qui va ordonner en se déclenchant une rupture aléatoire dans un trend ou dans un parcours, que personne ne peut prétendre décrypter à l’avance. Le cas de la révolution tunisienne est très édifiant à cet égard, personne ne pouvait prévoir ce qui aller arriver et tout ceux qui ont prétendu le contraire ne faisaient que raconter des mensonges.
Ainsi, le phénomène des soulèvements qui a une portée mondialisée représente un élément essentiel dans l’explication de ce qui s’est produit en Tunisie. Une telle secousse a complètement renversé le cours de l’histoire, toute intervention ne peut que raviver l’ampleur de l’incendie ; et c’est exactement ce que l’ex-président de la Tunisie Ben Ali n’a pas pu entrevoir.
La discontinuité aléatoire ne s’est pas arrêtée au soulèvement révolutionnaire, mais elle a touché aussi le processus transitionnel, même si les choses ne se présentent toujours pas de la même façon. Le gouvernement actuel, qui ouvre pour la première fois en Tunisie une ère de stabilité, réalisant un précédent historique et traduisant dans le fait l’alternance démocratique n’est porteur d’aucun horizon. Depuis le chef du gouvernement qui ne vient pas du parti qui a gagné les élections, jusqu’aux ministres qui ont été nommé et aussitôt remercier sans prendre en charge leur cabinet, tout ça incite à se poser des questions quant à la réalité des changements qui ont  véritablement touché la vie politique en Tunisie.  
La révolution nous a donc permis de sortir définitivement des explications qui prévalaient avant, et qui sont toutes basées sur la rationalisme cartésien et le déterminisme marxisant. Le paradigme de discontinuité aléatoire ne nous a pas permis seulement de décrire ce qui s’est passé en Tunisie, mais son utilisation nous invite à accorder plus d’importance à la pluralité des lectures à la pluralité des opinons et à leur ouverture. D’où l’intérêt de sortir des explications qui ne permettent pas de s’ouvrir sur la pluralité des espaces publics.
La révolution tunisienne à commencé dans le centre ouest de la Tunisie (dans les gouvernorats de Kasserine et de Sidi Bouzid), pour pérégriner, avec plus ou moins d’ampleur et de réussite, entre l’Algérie, le Maroc, la Lybie le royaume du Bahreïn, Israël, la Chine et les Etats-Unis d’Amérique. D’où sa portée résolument globalisée. Il ne faut surtout pas perdre de vue qu’il s’agit la d’un cycle qui n’est qu’a ses premiers balbutiements et qu’il est fort probable que ça puisse durer un siècle et même plus.
L’historien anglais, Eric Hobsbawm, avait considéré que le vingtième siècle s’était achevé en 1989 avec la chute du mur de Berlin, il est fort probable donc que le vingt unième siècle a commencé tôt dans le temps ; et que la révolution tunisienne représente l’un des événements marquants de son histoire.    


(Propos tirés d’une interview accordée par le sociologue Mohamed Kerrou et qui paraitra incessamment dans le deuxième numéro de la revue El-Fikr El-Jadid) 

                                               

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