dimanche 19 mars 2017

La figure de la Vierge Marie dans la liturgie populaire tunisienne






         Les propos rassemblés dans ce texte représentent un clin d’œil dédié à l’auteur d’un chant tunisien célèbre qui constitue une liturgie soufie évoquant la naissance miraculeuse de Jésus fils de Marie. Ce chant fut écrit et chanté par Abdelmajid Ben Saad (1924 - 1972) chanteur soufi et fin connaisseur du chant soulami amputé à la confrérie soulamiya fondée par Abd Asalem Lasmar (m1573).
Disposant d’une voix exceptionnellement belle Ben Saad originaire du kairouanais, nous a légué une interprétation fort en couleur des représentations musulmanes de la conception immaculée du christ, en la rattachant à la naissance et aux péripéties de sa trajectoire de vie, tirées tout à la fois de la littérature savantes (exégèse coranique et tradition prophétique) et de la vulgate populaire racontée à l’image d’une parabole dont certains propos se trouvent en partie aussi bien dans la Bible que dans le Coran.
La Vierge Marie occupe une place centrale dans l’imaginaire musulman tout d’abord en tant que mère de Jésus, prophète reconnu par l’islam, par le miracle de sa maternité et du fait de sa foi inébranlable en Dieu. Elle fait partie des quatre femmes considérées comme "parfaites" par la tradition islamique, aux côtés de Fatima, fille du prophète, Khadija, sa première femme et Âsiya, mère adoptive de Moïse.
Dans la tradition, elle est destinée à être la première à entrer au paradis. Elle est la seule femme à être mentionnée par son nom dans le Coran et saluée par les anges en tant qu’"élue par la volonté divine". Elle est aussi mentionnée dans de nombreux récits de la tradition musulmane, qui insistent sur sa nature pure et exempte de tout péché. 
Elle est évoquée près de 34 fois dans le Coran, principalement dans la sourate 3 "La famille de ’Imrân" (Al-’Imrân) et la sourate 19 "Maryam", ainsi que dans les sourates "Les Croyants" (Al-Mu’minun), "L’interdiction" (Al-Tahrim), ou "Le Fer" (Al-Hadid).
Marie est considérée, avec Jésus, comme un seul et même "signe" âya envoyé par Dieu à l’ensemble de l’humanité. Le mot "âya" revêt plusieurs significations dont « miracle » ou « merveille créée par Dieu », devant inviter tout croyant à réfléchir sur le sens ultime de la création. Marie constitue le "signe" et l’exemple par excellence, pour avoir à la fois avoir été exempte de tout pêché - sa virginité corporelle n’étant que le reflet de celle de son âme-, et de s’être soumise au décret divin, et avoir fait confiance à Dieu en toutes circonstances. Elle symbolise le dévouement absolu. Le sens même du récit de la vie de Marie dans le Coran pourrait d’ailleurs être résumé par le mot "âya" : elle n’est pas évoquée dans un but narratif ou biographique mais en tant que "signe" de la volonté de Dieu faisant partie intégrante de l’histoire des manifestations divines qui fournissent autant de prétextes à la réflexion et à l’affermissement de la foi.
Le Coran invite à plusieurs reprises à se "souvenir" d’elle et la lie indéfectiblement à son fils, "Jésus, fils de Marie ’Issâ ibnu Maryam, soulignant par là même le seul lien de parenté terrestre du Christ et sa conception miraculeuse. Marie incarne donc dans l’islam la croyante monothéiste parfaite, indéfectiblement liée à son fils, qui n’est jamais évoqué sans référence à sa mère. De par son humilité, sa piété et sa confiance absolue, elle y incarne un modèle de foi pour tous les croyants.
Le chant soufi que nous allons solliciter est intitulé : « Paie de Dieu sur le fils de Marie سلام الله على بني مريم». Chargé d’une grande émotion, il renferme des idées non dénuées de théosophie, Il raconte en quatre temps distincts la venue au monde de Jésus Christ. 
Le premier temps expose l’idée de l’immaculé conception. Jésus fils de Marie n’avait nullement besoin de géniteur mâle terrestre. Dieu l’a conçu à son image et l’a mis dans le ventre de Marie, témoignant de la sorte de sa grande puissance. 
Le deuxième moment décrit avec force détails les douleurs de l’enfantement et de la délivrance. Marie est ainsi obligée de s’éloigner des siens pour donner, dans une grande souffrance, naissance au Christ, qui aussitôt venue au monde rassure sa génitrice sur l’issue de sa mésaventure décrite comme un miracle transcendant la vraisemblance.
Vient ensuite un troisième moment traduisant le déchirement familial causé par cet enfantement peu commun et suscitant à la fois l’étonnement, la honte et le courroux du clan familial à l’encontre de Marie et de son nouveau-né. C’est au fait, l’épisode le plus important comportant un long échange haut en couleur entre le nouveau-né et son auditoire. La posture de Jésus défendant sa mère et s’adressant directement à ceux qui l’écoutent, explique que Marie n’a point dérogé à la norme sociale et que son abstention de parler, ouvre la voie au Verbe devin articulé à travers la plaidoirie du nouveau-né encore incapable de part son âge de prononcer mot. Dans sa plaidoirie, Jésus parait persuader que le salut des âmes réside dans la croyance et non dans la conscience. Tout prophète qu’il est, il se devait de suivre son unique génitrice terrestre dans ses pérégrinations prouvant par l’exemple non la confrontation violente, son essence pure et ouverte à la volonté divine.
Dans le dernier volet, ce chant soufi, composé en l'honneur de de Marie et de son fils, nous apprenons que la vierge ayant peur pour la vie de son fils va décider de partir vivre sous d’autres cieux. Confiant son fils à un grand savant pour l’instruire, l’enfant finit par prendre la place de son maître pour lui apprendre les règles de bienséance. Épaté le maître s’adresse à Marie pour trouver réponse. Et lui apprend que « Dieu le protège des agissements des méchants, et lui fait apprendre les règles de la politesse ». Jésus sera placé en suite chez un artisan teinturier pour apprendre le mélange des couleurs, il en vient à expérimenter des couleurs qui ne peuvent d’ordinaire se mélanger ensemble. Fâcher le teinturier met fin à son apprentissage en le qualifiant de maléfique magicien. Se défendant d’un tel affront Jésus lui répond que c'est lui qui est dénué de toute sensibilité, ne maîtrisant pas les rudiments du goût et de la bienséance. Il lui indique en outre que : « le teinturier de naguère est mieux outillé que celui d’antan et qu’il va assurément regretter de l’avoir congédier injustement de la sorte ».  
Vient enfin un dernier épisode qui nous apprend que Marie et son rejeton sont allés vivre dans un autre village et que Jésus va faire fortuitement la rencontre d’un veille homme éprouvé par la misère et la maladie de son enfant. Il essaye de le calmer et lui promis d’intercéder auprès de Dieu pour sa guérison. Passant sa main sur le souffrant, celui-ci guérit aussitôt de tous ses maux. Un tel miracle prouve que Dieu dans sa grande sagesse accorde sa puissance au plus humble de ses créatures.             
Compte tenu de la façon dont sont agencés les quatre moments racontés par ce chant soufi, nous constatons que la figure de la vierge requière une importance capitale. Elle fait allusion, au-delà de sa dimension physique, à la purification de l’âme prélude à tout cheminement spirituel. Elle symbolise aussi l’âme silencieuse, s’abstenant de toute parole, même pour prendre sa propre défense. Le détachement par rapport au monde et la "mort à soi-même" constitue un préalable nécessaire à tout engagement dans une voie spirituelle. 
Marie incarne également la maternité, la "naissance" qui doit, au terme de ce détachement, s’effectuer dans l’âme, et qui est celle de la dimension spirituelle de l’être et du Verbe divin ne pouvant s’accomplir que dans une âme pure et transparente.
L’Orient" que l’ange Gabriel choisit pour lui révéler sa destinée a également constitué le sujet de nombreux traités mystiques. Cette direction symbolise, en effet, pour certains théosophes, dont Shahâb al-Dîn Sohrawardi, le lieu du lever du soleil, berceau de la lumière et aube d’une nouvelle naissance.
La symbolique du palmier, saisit par les mains de la Vierge, souffrante et endurant les douleurs de l’enfantement, se couvrant subitement de dattes fraîches, fait également partie des thèmes évoqués. Il rappelle le motif de la douleur comme prélude à toute nouvelle naissance.  Évoquée par Jalal Eddine ar-Rûmi dans Fihi ma fih  traduit en français sous le titre « le livre du dedans », la douleur guide l’homme dans toutes choses. Tant que la douleur et la passion ne surgissent pas dans le cœur du soufi, jamais il ne tendra vers elle, et ne lui sera jamais possible de réaliser ses désirs. Tant que Marie n’a pas ressenti les douleurs de l’enfantement, elle n’aurait jamais pu se diriger vers l’arbre du bonheur. Si nous éprouvons en nous cette douleur, notre Jésus à nous naîtra aussi.
Ainsi Marie est le "signe" du rappel des origines de l’homme et par là même, de son destin spirituel. Le désert est le lieu de l’épreuve et de l’errance, théâtre par excellence du désespoir et de la solitude, où est éprouvée la foi des prophètes. La source jaillissant aux pieds de Marie souligne que toute connaissance réelle implique une humilité et un dépouillement de l’égo. Le jeûne de la parole qui lui est ordonné après la naissance de Jésus va dans le même sens, et permet au Verbe de témoigner lui-même du miracle de sa naissance. La voie de la vierge symbolise sommes toutes, pour le soufisme musulman la direction de la sagesse par excellence, ainsi qu’une invitation à réaliser la naissance du Verbe divin à l’intérieur de l’âme,  naissance qui ne pourra avoir lieu que dans un cœur pur et humble.
Dans de nombreux traités mystiques, le cœur du contemplatif et du soufi est souvent comparé à Marie : "Lorsque la parole de Dieu pénètre dans le cœur d'une personne et que l’inspiration divine emplit son cœur et son âme, sa nature est telle qu’alors est produit en lui un enfant spirituel ayant le souffle de Jésus qui ressuscite les morts. 
Dans son ouvrage consacré aux évangiles racontés par les musulmans « The muslim Jesus : Sayings and Stories in Islamic Literature », livre traduit dans la langue arabe et publié en 2015 sous le même titre, l’angliciste d’origine palestinienne Tarif Khalidi compare le Christ à un guide des ascètes et à un prophète du cœur. Nous pouvons ainsi dire que la Vierge et son fils Jésus "personnifient l’essence informelle de tous les messages, et incarnent la sagesse originelle et universelle.   

النص العربي الكامل للمديح السلامي الصوفي "سلام الله على بني مريم" الذي وضعه المنشد عبد المجيد بن سعد

سلام الله على بني مريم
عيسى روح الله به اعلم
سبحان الي صوّره وانشاه
في بَطن امّه بنت بكر فتاه
لا يعلم حدّ اين هو بَباه
كان الله الواحدِ الدايم
***********
يا لخوان حين إظهر وإشتد
وتحرّك في بطنها و إرشد
قالت يا مولاي منك الجُهد
يا خالقي فوّضت ليك الحكم
حين برز السيد المولود
و إنزاد بإذن الدايم المعبود
سبحان العاطي محل الجود
نطق لامّه بالحقّ وإتكلّم
قال لها لا تحزني باحزان
يحق الحق ويبطل البهتان
هزّي النخلة واطلبي الرحمان
يسقطلِك منها رُطْب نعَم
هزّت ذاك الجذع هزات
بحول الله سقطولها رطبات
كلاتهم وتحمّدت ومشـــــات
وهي بالمولــود تـــتـــــنـعّم
*******************
نطقت عمّتها مع النسوان
حلّفتها بجملة الايمــــــــــان
يا مريم مــا أنت من عمران
ولا انت يا مريـــــــــم من آدم
قالت لها يا مريـــــــــم ردّ نباك
عيد لنا القصة على مرضـــــاك
دنسّتي عرضك مع بابـــــــــاك
خوك وجميع قبـــــــيلتك بالــــــــــلّم
قالت لهم يا ناس اســــــــألوه
يقول لكم ها الطفل من هو بوه
قالو صغيركيف نخاطبوه
قال انا صغير و نتكــــلّـــــم
قالوا له يا طفل عيد أخبار
قول لنا بوك في ذا النهار
قال انا من روح الجبّار 
انا عيسى للي بغا يسلم
قالو له يا طفل تسحرنا
و بكلامك هذا تفتننا
ما تمشي حتّى تجادلنا
تشركّنا في ديننا بالوهم
قال لهم ما علي في حدّ
ولا نيشي جباّر ولا محسد
عيسى من روح الي ما نِجحِد
رازقني ربّي الكريم الفدّ
*********************
هربت بيه امه لبلاد اخرى
على عيسى خافت من الكَفرة
حطته عند الفقيه يَقرا
صار يعلِّم في الفقيه العِلم
قال لها من علّمه و قَرّاه
قالت له ربّي الكريم أعطاه
علّمه العلم ونجّاه
فوّض عنه من بحور العلم
عيسى اداته امّه للصبّاغ
يصبغ في النيلة وكل دباغ
أخضر و أحمر و كل ما يصباغ
و إجمعهم في خابية باللّم
قالو له آش الذي تفعل
يا ولدي فسدت لينا الشغل
من سحرك ما عادشي نقبل
روّح لامك ما بقيتش تخدم
قال له يا جاهل بلا حسّ
لا عندك أدب ولا اسس
صباغ اليوم خير من صباغ امس
و اذا نمشي عليك راك تندم
رسله ربّي في ذاك الحال
لمدينة سكانها جهال
يلقى عجوز في نكد واهوال
تبكي تجرع في دموع الدم
قال لها يا عجوز راك
بالله امسح دمعتك وبكاك
قال له ولدي مريض حذاك
إبريه يا عيسى وانا نسلم
تقدّم عيسى مسح على المولود
وبرا بإذن الدائم المعبود
سبحانه العاطي محل الجود
عطاه الله من فضله الدايم


Traduction française de la liturgie populaire soufie écrite et chantée par Abdelmajid Ben Saad
 "Paie de Dieu sur le fils de Marie" 
La Paie de Dieu sur le fils de Marie. Jésus est une âme que seul Dieu peut expliquer la conception.  Dieu l’a crié à son image, dans le ventre de sa mère toute vierge, l’avait-il conçu. Personne ne connait d’où vient son père. C’est un miracle accompli par l’unique et l’éternel créateur.  
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O, mes frères, lorsque approche sa naissance et il commence à bouger dans le ventre de sa mère. Marie demanda alors l’aide au créateur à qui elle n’a cessé d’obéir fermement. Dès sa sortie au monde et obéissant à l’ordre de son créateur, un miracle survient : Il s’adresse ainsi à sa mère:  N’est pas peur mère, la vérité finira toujours par vaincre le mensonge. Secoue le palmier et invoque l’aide de Dieu, des dattes mûres tomberont sous tes pieds. De sitôt, elle secoue le tronc, des dates tombèrent tout près de ses pieds, se rassasiant de sa faim, elle rond hommage à son créateur et part apaisée en tenant gentiment le nouveau-né dans ses bras.
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Dès sa réapparition sa tante et toutes les femmes de son clan lui tenir des propos blessants, condamnant ses agissements inconcevables et lui rappelant ses origines prestigieuses de fille de prophètes bibliques ! Elle l’incitèrent vaillamment à rendre compte de son comportement inqualifiable et de leurs expliquer, comment elle a pu descendre aussi bas, traînant de la sorte, son honneur et celui de son père et de ses frères dans la boue ?   Sereinement, elle leur indique de posez leurs questions au nouveau-né, qui leur dira qui est son géniteur ! Allons-donc Marie ! tu n’es point séreuse, disent ses interlocutrices ! comment est-il concevable qu’un nouveau-né puisse nos édifier sur une telle intrigue !? Et au bébé de rétorquer : Ne me sous estimez pas, je suis en mesure de vous donner les explications que vous voulez savoir ! Elles lui disent, mais par Dieu, fiston dit nous qui est donc ton père ? Il leur répond :  Je ne suis qu’un signe provenant directement de l’âme du tout puissant. Je suis le doux Jésus pour ceux qui veulent suivre le droit chemin, parce que c’est dans l’islam que réside notre salut à tous. Elles lui disent arrête fiston de nous séduire avec tes paroles, et ne t’avise surtout pas de partir avant de nous éclairer sur ta vérité. Tu risques ainsi de nous éloigner de nos croyances, et de nous faire tomber dans tes pièges monstrueux!   Il leur répond, je n’ai point de compte à vous rendre, je ne suis ni un ambitieux ni un envieux, je suis Jésus le bon esprit que la miséricorde devine a toujours protégé.
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Ayant peur pour son fils des mécréants, Marie partit vivre dans un autre pays, elle amène son fils chez un brillant savant pour l’instruire, mais il finit par faire de son maître son propre adepte en lui apprenant les règles de bienséance. Épaté le maître demanda à Marie qui l’a instruit ? Elle l’informa que Dieu dans sa générosité l’a gratifié, en le protégeant des agissements des méchants et en lui faisant apprendre les bonnes règles de la politesse.   
Marie emmena Jésus au teinturier pour apprendre à maîtriser l’art des couleurs, il en vient à rassembler dans un seul récipient le vert, le rouge et toutes les autres couleurs.  Fâcher son maître l’arrête de sitôt, et le qualifie de maléfique magicien et le somme de quitter son atelier. Jésus lui rétorqua qu’il est dénué de toute esthétique, ne maîtrisant ni les rudiments du goût et ni les règles de politesse. Il lui indique en passant que le teinturier d’aujourd’hui et meilleur que celui d’antan et qu’il finira surement par regretter de l’avoir congédier de la sorte.  
Dieu l’a envoyé après vivre dans une ville peuplée de simples d’esprit, il fait fortuitement la rencontre d’un veille homme, vivant dans une insupportable misère et pleurant son fils gravement malade. Jésus dans sa douce bonté essaie de le calmer, en lui assurant de prier pour la guérison son rejeton. En faisant passer sa main sur l’enfant, celui-ci guérit de sitôt de son mal. Dieu soit béni dans sa sagesse qui accorde généreusement sa puissance au plus humble de ses créatures.   






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